Le Tor des Géants, un voyage au cœur du Val d'Aoste par les Hautes Routes 1 et 2

Le Tor des Géants est organisé par la Société Sportive Amateur: VALLE D'AOSTA TRAILERS. (http://www.tordesgeants.it/it)

La VDA Trailers organise aussi: 

La Vallée d’Aoste est la plus petite région italienne. Entourée des montagnes les plus hautes d’Europe, tels que le Mont Blanc (4 810 m), les Grandes Jorasses (4 208 m), le Cervin (4 478 m), le Mont-Rose (4 634 m), le Grand-Paradis (4 061 m), le Grand Combin (4 314 m), elle se présente avec une vallée centrale sillonnée par la Doire Baltée d’où rayonnent 13 vallées latérales creusées par les glaciers et les torrents. Depuis toujours la Vallée d’Aoste représente un important carrefour des Alpes occidentales, reliée à la France par le tunnel du Mont-Blanc et le col du Petit-Saint-Bernard, et à la Suisse par le col et le tunnel du Grand-Saint-Bernard. 

Les Hautes Routes 1 et 2 forment une boucle de 330 kilomètres et 24 000 mètres de dénivelé positif. Le site officiel du tourisme en Vallée d'Aoste fournit les descriptions de ces itinéraires de randonnée en haute altitude.

 

carte

 

Le profil

Le parcours et le profil du Tor des Géants    (Cliquer sur la carte ou le profil pour zoomer)


Avant le Tor des Géants

En 2011, j'ai suivi des amis, des copains, sur le site de l'organisation durant toute la durée du Tor. Je n'étais pas en montagne, mais j'avais l'impression d'être avec eux, j'imaginais les paysages qu'ils parcouraient, les repos qu'ils prenaient, leurs difficultés, leur joie, les rencontres qu'ils faisaient et cela m'a fait rêver.

A leur retour, leurs récits emprunts de bonheur, d'humilité, de montagne m'ont donné l'envie de participer à cette semaine extraordinaire au cœur des montagnes du Val d'Aoste. Mais je n'osais pas m'inscrire craignant de ne pas être à la hauteur d'une course telle que le Tor des Géants.

Depuis "toujours", j'ai passé, chaque année, de longs moments en montagne à parcourir les chemins avec la famille ou les copains; la vie à la dure ne me fait pas peur, j'ai déjà participé à des courses de plus de 100 km, à des courses en montagne, à des courses en étapes mais je n'ai jamais eu à me gérer sur un périple non stop en montagne d'une telle ampleur.

Le Tor des Géants, c'est une semaine intense, longue, la météo peut être mauvaise. Serais-je capable de gérer l'effort, le sommeil, la nuit, l'alimentation, l'hydratation, les "bobos"? Je ne sais pas.

Je finis par me décider à en parler à des amis. Et, en partageant le récit de leur expérience du Tor, ma décision est prise, je vais m'inscrire.

Le premier février, les inscriptions sont ouvertes, j'ai de la chance car j'arrive à obtenir un dossard. Pour beaucoup cela va être la liste d'attente...

Sept mois de préparation. J'organise toute "ma saison course à pieds" autour de cet objectif car je ne pense pas qu'il soit possible d'y participer sans quelques séjours en montagne et entraînements spécifiques lorsque l'on habite en bord de mer comme c'est mon cas.

Mon rêve est de réaliser le tour complet du Val d'Aoste, j'espère y arriver mais, sur une épreuve aussi longue que le Tor des Géants, il peut se passer beaucoup de choses.

Le Col de Malatra


La photo de couverture du livre de Stefano Torrione sur le Tor des Géants me fait rêver. J'imagine ce moment où je franchirai le Col de Malatrà!

« Tor des Géants. Vallée d’Aoste »
Un récit photographique de Stefano Torrione.
Textes : Paola Pignatelli. Illustrations : Monica Parussolo.
Sime Books, 2012

 

 

 

Cliquer sur la photo pour zoomer

 

 

Préparer ce Tor me procure beaucoup de plaisir, beaucoup de joies.

Je ne connais pas le parcours, en regardant les cartes, les photos, j'imagine combien cela sera beau. J'essaye de repérer où il y aura des difficultés pour mieux les appréhender lorsque la fatigue sera là. Je me réjouis de cette succession de cols, j'aime tant découvrir à chaque fois le paysage de l'autre versant.

Je suis motivée à fond et, quand la fin août arrive, j'ai hâte d'être sur la ligne de départ et surtout en montagne pour un long moment de liberté et de vie.

 

Mon Tor des Géants

Samedi, je me retrouve avec des amis à Courmayeur et nous allons chercher les dossards. Nous sommes très vite dans l'ambiance: des grandes photos de l'année précédente, des gens qui se reconnaissent, qui se retrouvent. Nous attendons un peu, mais le temps ne me semble pas long.

En fin d'après-midi ont lieu le briefing et le point météo. C'est un moment très fort. Le propos en 3 langues (l'italien, le français, l'anglais) est complet, humain. Les intervenants sont des amoureux de la montagne, de leur vallée. Ils nous offrent la possibilité de découvrir leur vallée en leur compagnie. Nous avons vraiment beaucoup de chance d'être accueillis ainsi. Quel privilège de pouvoir prendre le départ du Tor des Géants.

La pasta party termine la soirée. C'est très bon et cela permet aussi d'être avec les autres, d'échanger. Plus qu'une nuit avant de partir. Avec un départ à 10 heures du matin, la nuit ne peut qu'être bonne, aucune crainte de ne pas entendre le réveil!

Le départ, enfin. Je suis heureuse de partir pour une semaine de liberté dans les montagnes. Je n'ai pas trop envie de parler. Mais je suis bien avec tous les autres que je sens aussi très concentrés, nous sommes conscients de ce qui nous attend. J'aimerais terminer à Courmayeur mais je pars pour l'inconnu et mon objectif est de faire de mon mieux pour arriver le plus loin possible avec du plaisir.

Nous quittons Courmayeur dans la foule, cela fait oublier la route, et, très vite, nous nous retrouvons sur un chemin et dans une montée, c'est parti!

Le road book découpe le Tor des Géants en 7 étapes avec une base vie entre chaque étape. En partant je ne pense qu'à la première étape et je sais qu'elle va me plaire. Il fait beau, même s'il y a quelques nuages, et c'est sublime de partir dans la montagne en sachant que c'est pour plusieurs jours.

Succession de cols, le Col d'Arp, le Refuge Deffeyes et la vue magnifique sur le Rutor, le Haut Pas, la nuit dans la descente du Col des Crosaties. Je ne vois pas passer le temps. Et, j'arrive à Valgrisenche, la première base vie, dans la nuit. Je me ravitaille, me change et je repars. J'ai décidé de ne pas essayer de dormir en début de course si je n'en n'éprouve pas le besoin et c'est le cas.

Refuge Deffeyes Haut Pass

                            Le Refuge Deffeyes

Cet enchaînement de montées et descentes me plait.
De jour, j'apprécie, à chaque col, de découvrir de nouveaux paysages, chaque descente est différente.
De nuit, la montagne semble vouloir m'engloutir, les distances sont trompeuses, le brouillard inquiète mais j'aime le silence, l'obscurité, la découverte petit à petit du chemin. Parfois, au loin, j'aperçois la frontale d'un compagnon de route. On se sent tout petit et seul face à l’immensité de la nature.

Entre Valgrisenche et Cogne, la deuxième étape, nous passons les cols Fenêtre, d'Entrelor et Loson. La montée sur le Col Loson est longue mais la vue sur le Grand paradis fait oublier les difficultés. Arrivée au col qui culmine à presque 3300m, je prends le temps d'une longue pause, c'est trop beau! Et c'est la descente sur Cogne, 1700 mètres plus bas, j'arrive à la base vie juste avant la nuit. Nous sommes lundi.

Col LosonEntrelor

Le Col Loson                                                              Vue du Col d'Entrelor

Col Loson Col Loson

Vue du Col Loson

Refuge Sella

Le Refuge Sella

Je quitte Cogne après avoir pris une douche, m'être ravitaillée. Je n'y dors pas car j'ai décidé de dormir dans les refuges et pour le moment tout va bien. J'arrive rapidement au premier ravitaillement. J'y passe un moment à discuter avec les bénévoles qui veulent me faire partager leur dîner et s'étonnent de me voir seule dans la nuit. Après les avoir quittés, mon objectif est de rejoindre le Refuge Sogno où j'ai décidé de dormir. Cela va être un peu plus long et compliqué que je ne le pensais car je rencontre le brouillard et la frontale n'aide plus vraiment. J'avance doucement de drapeau en drapeau pour être sûre de ne pas me perdre. Le vent se lève tout d'un coup et chasse le brouillard. Peu après, j'aperçois au loin les lumières du Refuge Sogno et cela est très réconfortant.

Super accueil, une bonne soupe et je pars me coucher. Une heure de sommeil profond, réparateur, dans l'ambiance de refuge que j'aime tant.
Durant tout le Tor des Géants, je vais choisir mes points d'arrêt pour dormir en fonction de la fatigue et des refuges qui se présentent. A chaque fois, après une ou deux heures de sommeil, je repars en pleine forme. En plein jour, sur un rocher, je ferai même une micro sieste d'environ 20mn.

Je quitte le Refuge Sogno, très rapidement je me retrouve à la Fenêtre de Champorcher. C'est une bonne surprise car je l'imaginais plus loin. Nous sommes à 2826 mètres, Donnas est à 330 mètres, c'est maintenant une longue descente.
J'arrive mardi, à l'heure du déjeuner, à Donnas! Je suis largement en avance sur les barrières horaires, tout va bien.

Je repars pour la quatrième étape, Donnas - Gressoney Saint Jean, 53 kilomètres, 4 107 mètres de dénivelé positif, je vais mettre plus de 24 heures pour arriver à Gressoney. Nous sommes maintenant sur la Haute Route 1.
Je quitte Donnas sous le soleil et la chaleur avec tout un groupe. Succession de montées et descentes, des cols, des refuges, des villages, des rencontres, des lacs. Je fais une pause au Refuge Coda, ce refuge est à "la moitié" du Tor des Géants.

A Courmayeur, il était écrit sur un panneau: le Tor Des Géants, c'est courir tout seul, sans jamais être seul. Et c'est vraiment la réalité.
Chacun gère son effort, mais nous nous retrouvons parfois à deux ou trois pour un bout de chemin partagé. Assez rapidement je retrouve les mêmes visages qui me deviennent familiers.
Dans les bases vie, les ravitaillements, au fil du temps qui passe, nous retrouvons aussi les accompagnateurs de nos compagnons de route. Nous discutons, partageons.
Partout l'accueil des bénévoles et des Valdotains est extraordinaire, ils sont aux petits soins pour nous, ils font tout pour nous faciliter la tâche. Dans les bases vie, ils nous apportent le sac qui nous suit à la table où nous sommes déjà installés. On nous propose à manger, on nous l'apporte.

J'arrive à Gressoney mercredi en fin d'après-midi. Pour le moment tout va bien, ce voyage dans le Val d'Aoste ne me procure que du plaisir. A Gressoney, nous avons déjà parcouru environ 200 kilomètres et grimpé 14 000 mètres!

La cinquième étape, Gressoney-Valtournenche est plus courte: 39 kilomètres et 2 600 mètres de dénivelé positif. Le mauvais temps va perturber le déroulement de cette étape. La course va être neutralisée plusieurs heures.

Col de Nannaz Col de Nannaz

 

Très vite c'est la nuit. Il est vrai que c'est un peu dommage de ne pas pouvoir admirer le Cervin et le Mont Rose depuis le Col Pinter, il faudra que je revienne! Il fait froid et je suis contente d'arriver à Saint Jacques où j'ai décidé de dormir. A mon arrivée, j'apprends que la course est neutralisée. Cela va me permettre de me reposer un peu plus longtemps. Lorque je me réveille, je suis en forme et, dès que les bénévoles nous en donnent l'autorisation, nous partons, Cyril et moi, pour le Refuge du Grand Tournalin. La montée, de jour et avec le soleil, est agréable. Au refuge, pause ravitaillement, j'apprécie tout particulièrement la salade de fruits. Et c'est reparti pour Valtournenche. Après avoir franchi les cols de Nannas et des Fontaines, j'arrive environ deux heures plus tard à Valtournenche en compagnie d'Alain. Nous sommes jeudi.

Le Cervin

Le Cervin

Peu après midi, je quitte Valtournenche. La sixième étape, 44 kilomètres, 2 702 mètres de dénivelé positif va me mener à Ollomont. Je ne le sais pas encore mais, pour moi, cela va être la dernière étape.

Pause ravitaillement au Refuge de Barmasse, le lac est très beau. Dans la montée de la Fenêtre d'Ersa, je fais une micro-sieste au soleil sur un rocher. Après un arrêt à l'alpage du Grand Raye, je poursuis vers la Fenêtre de Tzan. Le soleil descend sur l'horizon, je vais droit sur lui et, du coup, je n'apprécie pas vraiment la montée car je ne distingue que très difficilement les drapeaux. Je suis presque contente quand enfin le soleil disparait!

Lac Barmasse

Le Lac Barmasse

Pause au Bivouac Reboulaz, montée sans souci au Col Terray. J'éprouve plus de difficultés au début de la descente. Avec la nuit, j'ai du mal à repérer le chemin. Le vent a fait disparaître quelques drapeaux et en a plaqué un à l'opposé du chemin!

A partir de ce moment, je vais être extrêmement attentive dans la nuit. Les chemins sur les crêtes, le vent, la solitude sont très prenants. Après coup, je me rends compte que je n'ai plus pensé à boire, à manger, à me reposer, trop occupée à tracer mon chemin dans la montagne.

Je m'arrête au Bivouac Rosaire Clermont. Nous sommes nombreux autour de la table, certains, dont Jean-Michel dorment la tête sur les bras. Les bénévoles nous offrent à manger, nous invitent à rester un petit moment, nous discutons. La radio de la course est branchée et nous entendons tous que le passage par le Col de Malatrà ne peut plus se faire. La course va s'arrêter à Saint Rémy.
Une bénévole me propose de rester dormir un petit peu, je refuse la tentation du lit et du repos et je pars. Peut-être que ce fut là une grosse erreur.

La montée au col de Vessonaz se fait sans problème mais dans la descente dur, dur... J'arrive à l'Alpage Darmon, j'aperçois au loin une frontale qui s'agite dans tous les sens et je comprends très vite pourquoi. Les drapeaux ont disparu, mangés par les vaches. En se posant, avec la trace GPS, les marques de l'Alta Via 1, je retrouve le chemin.
Et c'est à partir de ce moment là que tout va aller mal. Lorsque je veux redémarrer, je suis complètement bloquée, mal au dos, mal au ventre, difficulté à respirer, impossible de courir alors que le chemin s'y prête. Je dois m'arrêter très souvent pour m'allonger. C'est soudain et je ne comprends rien. Ai-je fait une chute, un faux mouvement où j'aurai déplacé quelque chose?

La descente sur Closé va me sembler interminable. A Closé, un secouriste me propose de dormir en me disant que je suis très en avance par rapport aux barrières horaires. Je dors au moins quatre heures. Personne n'est venu me réveiller. Au réveil, je ne reconnais plus les visages dont j'ai l'habitude. Ils sont tous partis, sans doute, depuis longtemps. J'ai chaud, je pars sans trop m'alimenter.

Pour atteindre Ollomont, il n'y a que 12 kilomètres, un col à 2 492 mètres, 1 045 mètres de dénivelé positif. Il va me falloir cinq heures. Et pourtant le paysage depuis le Col Brison est magnifique, je rencontre des gens qui m'encouragent, Didier, un copain, est venu au devant de moi. Cela ne change rien, je n'arrive plus à surmonter les difficultés.

Col BrisonVers Col Brison

Dès mon arrivée à la base vie d'Ollomont, passage chez le médecin qui m'annonce une déshydratation et me conseille d'arrêter.
Je décide de m'arrêter car j'ai trop mal et je pense aux gens qui me sont proches, j'ai peur de faire une grave erreur en poursuivant malgré tout.

Lorsque je pense au chemin déjà parcouru je me dis que je suis presqu'arrivée et je voudrais continuer. Je me rends compte qu'il est très, très dur de prendre la décision d'arrêter. Ceux sont les gens qui vous entourent qui vous aident même s'ils ne disent rien.

« La Montagne, elle est faite pour tous : non pas seulement pour les alpinistes.
Peuvent y aller tous ceux qui cherchent le repos et la tranquillité,
mais aussi ceux qui cherchent dans l’effort et la fatigue, un repos encore plus fort ».
Emile Rey, Prince des Guides. 
 


Après le Tor des Géants

Le retour à la vie normale est difficile.
Le Tour des Géants est un long voyage intérieur.

Pour moi, un voyage inachevé, je n'ai pas franchi la ligne d'arrivée. Tristesse d'avoir dû arrêter 20 km avant l'arrivée après avoir parcouru les 280 premiers kilomètres et gravi 23 cols. Aurais-je pu finir la course? Je ne le saurai jamais.

Ce magnifique voyage m'a permis de découvrir le Val d'Aoste, les Valdotains, les Géants que sont le Mont Blanc, le Cervin, le Mont Rose, le Grand Paradis, la montagne. Cette semaine hors de la routine, du confort quotidien dans la montagne avec les Valdotains, les coureurs, les accompagnateurs est un moment exceptionnel.
Je ne sais pas si je participerai à nouveau au Tor des Géants mais, une chose est certaine, je reviendrai dans le Val d'Aoste!

Merci à tous pour tout!

Vue de Courmayeur

 

Je suis ivre de solitude et de cette imagination qui vous emporte parfois là où vous n'êtes pas mais où vous voudriez être.
Walter Bonatti, Montagnes d'une vie


Tor des Géants 2012 - Reportage Sport+